Je suis camerounais, je suis mbenguiste

août 22
Une table "noire"

Une table « noire »

Ma mère m’a toujours dit: mon fils il faut marcher pour voir les choses. Elle a raison. Je marchais dernièrement dans la poussière de mon quartier quand je suis tombé sur un revenant.

Le Grand Djezeur. Donc, je croise ce grand par une après-midi ensoleillée. Une de ces après-midi où le soleil manque de respect à tout le monde, adultes comme enfants en tapant dur, à l’oblique.

Je crie. Womooooo! Grand d’où tu sors? Il me répond: Ngimbis laisse! Tu crois que Berlin là c’est à côté? Je suis en vacances, je suis venu saluer le quartier. J’ai pensé ok le grand est devenu mbenguiste.

Stop! Il vous faut une définition.

Mbenguiste: nom donné aux camerounais qui vivent à l’étranger. En Europe de préférence. On ne sait pas très bien ce que le mbenguiste fait, il n’en parle jamais. On sait seulement qu’il est tous les jours sur Facebook et qu’il passe son temps à dire que Paul Biya a foutu le Cameroun en l’air. On s’en fout tant qu’il nous envoie des mandats Western Union.

Je ne sais pourquoi, mais le Grand semblait très heureux de me voir. En bon camerounais il me l’a montré: il m’a emmené dans un bar, notre bar de quartier, vous savez, celui où il m’arrive toujours des trucs bizarres là. Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que le mbenguiste avait une suite: un tchinda, son chef de protocole, une petite frappe du quartier que je connais, Domino. Il traînait aussi derrière lui comme une chèvre, une ancienne belle nana, son fantasme inassouvi de pauvre, qu’il avait décidé de se faire maintenant qu’il était quelqu’un. Il semblait être le seul à ignorer qu’elle avait désormais deux enfants, une poitrine tombante et était passée dans les lits de tous les mecs du quartier. Ce n’est pas Domino qui allait le lui dire, vu que c’était sa cousine.  Bref, moi je me suis dit « ma part quoi sur ça? » Comprenez, chacun s’occupe de ses oignons, en l’occurrence de ses Castel.

La Divine Comédie: L’Enfer

Arrivée au bar. On dirait le 20 mai. Le chef de protocole ouvre la voie. Écarte les gratteurs, gronde. Le mbenguiste salue les gens comme à la parade, au milieu des chuchotis admiratifs: c’est le petit qui habitait derrière là? Maaama! c’est la fraîcheur que tu veux voir? Il se lave avec l’eau bénite? Le mbenguiste sourit d’aise : revanche sur la vie.

Bon, il faut dire que question attirail, mon vieil ami avait revêtu un pantalon et un t-shirt moulant qui mettaient en valeur son ventre arrondi, signe extérieure de richesse (ou preuve de son abonnement au KFC du coin). Autre signe de richesse, le sac Louis Vuitton (je ne sais si c’était un faux, je sais pas à quoi ressemble le vrai) dont la bandoulière coupait sa bedaine en deux: le sac des euros; le sac des mbenguistes.

Bon ce n’était que le générique de début hein? Le vrai film ne faisait que commencer.

La Cène

Le mbenguiste n’avait même pas ouvert la bouche que le tchinda avait ramené la serveuse. Mama prends les goûts! Nous sommes quatre. Pas pour longtemps. Vient l’ancien ami des terrains de jeu, accolade, exclamations, Domino une bière! Et ainsi de suite.

Quinze minutes après notre arrivée dans le bar, nous sommes désormais une dizaine d’élus assis à la table du Messie mbenguiste. Et ça continue. On est passé en mode charter.

Le passant: Il y a quoi là bas?

Le badaud-qui-sait-tout: Djezeur est rentré de Mbeng il est en train de donner le vin. La table est noire!

Petit tour autour de la table, on fait semblant de reconnaître, le gars. Accolade, exclamations: Domino! Une bière!

Heureusement qu’il y a le pare-feu, l’antivirus, Domino. Quand une tête ne revient pas au mbenguiste, il l’expédie chez Domino: mon frère, c’est Domino qui gère la facture.

Domino profite de ce pouvoir éphémère pour régler des comptes. Les chiches qui ne l’invitent jamais à leur table, il les ignore. Les frères qui interdisent à leurs sœurs de lui parler, il les chasse. Plus royaliste que le Roi, il contrôle les factures deux fois. Il exige qu’on nettoie les toilettes. Il trie les filles qui ont le droit de s’asseoir à la table, il se positionne.

Du coup, il y a une table dans le coin. Des gars qui boivent « leur » bière. Les exclus du charter assis à la table des « jaloux » et des « aigris ». Les gars qui remettent tous les mbenguistes en question: Lui c’est qui? Il veut nous montrer quoi?

Le mbenguiste caracole. Raconte des blagues qui n’amusent personne, mais tout le monde rit quand même: l’humour appartient à celui qui offre la bière. Il parle de la vie en Europe. Il croit qu’on n’a pas la télé? On fait semblant d’être attentifs, on boit. Il raconte ses escapades avec les femmes blanches. On s’en fout, mais on tire la langue comme des chiens en chaleur et on boit. Il raconte sa vie d’avant, comment il mangeait le haricot sans huile, buvait la bouillie sans sucre, vendait le bitacola pour vivre. On a envie de lui dire que Fotso Victor nous a déjà fait le coup, mais on fait semblant d’être émus et on boit.

Dans tout ça, personne ne sait toujours ce qu’il fait là bas chez les Blancs, mais on s’en fout, on boit. Nous même on ne fait rien ici chez les Noirs et ça fait quoi?

L’ère des Dragons

Mais les nouvelles vont vite. Arrivent les dragons.

Les Dragons: ce sont les « Grands » du quartier. Ils sont toujours grands depuis qu’on les connaît, même si personne ne sait en quoi. Ils connaissent tout le monde, même Eto’o. On ne leur connaît aucun métier sinon les jeux de hasard et boire la bière. Ils ont des noms de guerre bizarres comme des personnages d’Auguste Le Breton: Caramel, Jojo du Poker, Bacho l’Incontournable… Ils aiment les mbenguistes et ceux-ci recherchent toujours leur compagnie.

Dès leur arrivée sur notre table, les Dragons marquent leur territoire. Ils ne boivent que les Grandes Guinness ou les Heineken en canettes, les bières chères, qui les valent. Ils appellent le Mbenguiste « petit », ce qui le rend encore plus fier. Ils racontent leurs virées en boîte « un jour où Eto’o était en boîte ». Leurs dépenses folles, leurs mains au poker électronique… Ils demandent des nouvelles des autres mbenguistes: « JP de Londres, tu ne le connais pas? C’est lui qui m’avait donné une montre en or 28 carats ».

Le mbenguiste se sent petit devant ces grands qui n’ont jamais « voyagé » mais qui connaissent tous les magasins des Champs Elysées par cœur. Il se croit obligé de riposter, il sort un téléphone large comme l’ardoise d’un écolier de la SIL et se lance dans une discussion criée en Allemand. « Ja! Ich bin in Kamerun mein Schatz ». J’avale de travers.

Tout le monde se tait. Parlez encore…

Exit Domino. Ce n’est plus son niveau. Exit les petits vampires. Les dragons brûlent tout. Il reste juste la chèvre, l’ex beauté surnaturelle, sujet des rêves érotiques du mbenguiste qui lui tiendra compagnie ce soir pour épancher les élans que la Guinness glacée aura suscité en lui. Et il y a aussi  moi, car les dragons me respectent, j’ai quand même un statut d’ancien « voyageur »  hein?

Mais le portefeuille du mbenguiste se met à chauffer: la flamme du dragon brûle tout. Et le Dragon boit, boit, mais a les yeux désespérément blancs. L’ivresse semble une notion inconnue à ses yeux.

Le mbenguiste panique. Il traîne quand il s’agit de repasser les commandes, il guette à gauche et à droite comme s’il sentait un danger venir.

Puis il sort sa botte secrète, sa manœuvre de dégagement, le sort d’invisibilité. Il me chuchote à l’oreille « Gars! accompagne moi aux toilettes ».

Je sursaute. Euye! Le mariage pour tous hein?

Les toilettes. Il sort une liasse de billets. Gars! Pardon! Voici la facture, reste payer. Je pars. Massa! Même le milliard, les gars-ci peuvent finir! Ils ne saoulent pas? C’est la sorcellerie?

Je ricane intérieurement.

Gars je n’ai plus rien. je vais passer au distributeur et je t’appelle plus tard pour te faroter hein?

Je ricane. Est-ce que je t’ai demandé quelque chose?

Retour au bar, seul. Je paye discrètement, au milieu de l’inquiétude générale suscitée par la disparition prolongée du « robinet ».

Les dragons s’énervent. Des questions fusent: Qui a fermé la facture-ci? C’est son argent?

Je ris doucement et porte ma Castel non glacée à mes lèvres. Yaoundé est doux, même quand il fait froid.

Générique de fin.  Playlist: Alexandre Douala Douleur- Peux Maintenant 

C’est toi qui a dit que tu peux ooooo! Peux peux oooo Voilà moi ooo Peux maintenant oooo!

Les écritures montent…

Acteur: le mbenguiste

Scénario : Florian « Spielberg » NGIMBIS

Une production Kamer Kongossa

FIN

 

 

Filed Under: Cameroun, Société

En attendant la Révolution des Sissongos

fév 20

Je m’excuse auprès de mes fidèles lecteurs pour l’absence prolongée de  billet sur notre blog. Depuis que j’ai arrêté d’être « portable », mes multiples déplacements sont autant de périodes de silence. Néanmoins, si je ne tape plus sur mon clavier aussi souvent, cela ne m’empêche pas d’écrire dans ma tête.

photo: Guillaume Clément

Sissongo : herbe drue et coupante dont même Google ignore le nom scientifique et qui pousse en abondance au Cameroun. Le sissongo est au Cameroun ce que Lys est à la France et le chardon à l’Ecosse.

Mbenguiste : du Camerounais Mbeng (France et par extension l’Europe), femme plus ou moins jeune qui a réussi à immigrer en Europe. Modèle de réussite sociale, la mbenguiste travaille en Europe, investit au Cameroun et vit sur Facebook. Ne lui demandez jamais son âge ni ce qu’elle fait au pays des Blancs, ce n’est pas votre problème.

Au cours de mes pérégrinations, j’ai rencontré et fait des libations nocturnes avec un type sympa qui m’a raconté sa vie. Qu’elle soit banale n’a rien de surprenant, mais qu’il la considère comme une suite de malédictions m’a surpris. Jugez plutôt :

Première malédiction : naître au Cameroun, véritable paradis dans lequel la prospérité semble n’avoir été prévue que pour une minorité, grandir dans un environnement de sous-scolarisation et de délinquance, tirer son épingle du jeu en s’intégrant dans le circuit scolaire, connaître la désillusion du jeune diplômé qui nanti d’un diplôme de psychologie ne comprend pas qu’il est le produit d’un système éducatif inadapté qui fabrique des chômeurs à la chaîne. Incapable de surfer sur la vague de corruption permettant d’être recruté dans une fonction publique hypertrophiée, il devient vendeur de chaussures made in China -il en faut de la psychologie pour les vendre. Bienvenue dans le secteur informel, nébuleuse qui englobe des boulots minables (vendeur à la sauvette, conducteur de moto-taxi, fripier…) dont le dénominateur commun est la précarité. Résultat, une relative prospérité, euphémisme pour désigner la survie.

Deuxième malédiction : s’enticher d’une jolie fille. Autre ressource naturelle -curieusement sous exploitée de ce pays surexploité-, les jeunes et jolies filles au derrière rebondi et au regard de braise pullulent. Le type croit avoir trouvé l’Amour. Un amour qui à trop regarder les séries à l’eau de rose sur le câble piraté de la télé chinoise de leur chambrette, se prend à rêver non de mariage, mais d’Europe. Le quidam on ne sait trop comment, sûrement en s’endettant jusqu’au ras des cheveux réunit la somme nécessaire pour le billet d’avion, la gourgandine grâce à l’aide d’une tante expatriée -en réalité un croulant caucasien rencontré sur internet dans un cybercafé- réussit à prendre l’avion pour la France.

Le type devient un héros dans son quartier : envoyer sa copine en Europe n’est pas donné !

Trois ans de silence et zéro mandat Western Union plus tard notre ami tombe des nues lorsqu’il apprend par le kongossa local que la belle doit effectuer un séjour prochain à Yaoundé. Pour ne pas perdre la face, il frime : « bien sûr que je suis au courant ! Elle m’a même envoyé les sous pour réserver notre chambre au Hilton. ». Si une semaine plus tard, on l’interroge sur son absence à la descente d’avion de la belle et à la beuverie qui a suivi, il ne peut répondre qu’il n’était pas invité, se contentant de citer deux proverbes made in Cameroun : « Les enfants courent le matin, les adultes le soir » qui plus est, « on ne mélange pas l’igname avec les patates ».

Lorsqu’après une semaine de silence, notre igname -ben oui c’est lui l’igname du proverbe- se rend compte que le largage n’est pas loin, il provoque la rencontre. Rencontre faussement fortuite devant le portail (tiens ! ils en ont déjà un !) de ses « beaux parents » : la mbenguiste autrefois ratée de la famille est entourée de toute la fratrie. Elle paraît un peu  plus fripée certes, mais il ya le parfum, les talons interminables, les lunettes oversize, l’incontournable perruque bigarrée, le maquillage outrancier, les deux smartphones qui crépitent sans arrêt et surtout le sac bourré d’euros. A peine le temps de dire bonjour, la Mère désormais aux aguets intercepte le gêneur, une poignée de main et un regard durs comme du bois : « Mélanie est fatiguée, elle doit se reposer ». Bizarre l’accent francilien. C’est la mère qui était à Paris ou la fille ?

Rencontre faussement fortuite dans une boîte de nuit. Toujours la fratrie et un adonis bâti comme Fally Ipupa. On ne peut plus l’ignorer. Il est convié à la table. Whiskies, champagne etc. et toujours cet accent francilien qui semble se transmettre comme un virus. Il rentre le matin, seul, exténué et aveuglé par les flashes de l’appareil photo numérique qui n’a pas arrêté de crépiter : « des souvenirs pour mes copines sur Facebook ». Facebook ? Mais quand est-ce qu’elle a appris à écrire ? (Qui a dit qu’on écrivait français sur Facebook? NDR).

Bref, la fille comme cadeau lui a tout de même offert un téléphone, lui promettant une part du butin reposant dans un container au port, fruit de ses recherches dans les dépotoirs de l’Union Européenne. L’amoureux déçu est retourné à son business de chaussures chinoises.

J’ignore la morale de l’histoire, mais je sais désormais pourquoi notre vendeur de chaussures ira dans neuf mois réélire le Roi-Lion au poste de roi de la Rivière des Crevettes. Ben quoi dans son dernier discours de campagne, pardon je veux parler du discours à la jeunesse, ce dernier a promis 25.000 emplois dans la fonction publique (encore !) aux jeunes désœuvrés. Il se verrait bien douanier d’aéroport, notre vendeur, ainsi, lors de la prochaine escale camerounaise de son ex bien aimée, il se chargera de lui donner un aperçu de la puissance d’un homme en tenue. Voilà pourquoi lorsque je lui ai parlé de Révolution des Jasmins et autres, il m’a regardé bizarrement et a fermé le robinet si désaltérant de bières qu’il avait généreusement ouvert au bar. Pas question de compter sur lui pour une immolation par le feu au rond point de la Poste centrale.

Mohammed El Bouazizi n’a jamais téléphoné pour dire à  ses proches si en sa qualité de martyr les portes du paradis lui avaient été ouvertes. En fait, il n’a jamais téléphoné. Alors en attendant l’improbable révolution des sissongos je continue de boire des Castels glacées.

Santé!

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