Je suis camerounais, je déteste Idrissou

Mohamadou-Idrissou-Cameroon_2408203En me réveillant mercredi dernier, j’ai trouvé un peuple camerounais énervé. Dans la rue, dans les taxis, dans les bureaux, il n’y en avait que pour un homme : Idrissou Mohamadou. Joueur de l’équipe nationale de football, notre ami Idrissou a eu un seul tort, lors du match de préparation des Lions contre le Paraguay, le Cameroun, mené à la marque réussit à obtenir un penalty qui, transformé, lui permettrait de revenir au score.

Voilà Idrissou, ignorant du caractère dangereux de sa décision qui décide de tirer le penalty. Un proverbe chez nous dit « la malchance dépasse la mort ». Comme quoi il vaut mieux mourir qu’être malchanceux. La malchance attendait Idrissou au tournant, ou plutôt, au bout de la godasse. Tributaire d’une prestation médiocre (doux euphémisme) durant le match, notre frère voulait sans doute se rattraper. En l’absence du grand 9 Samuel Eto’o notre sauveur, tireur officiel de penaltys, de corners, de coups francs, Idrissou du haut de son ancienneté sûrement (je ne vois rien d’autre) récupère le ballon et voilà notre champion qui s’élance, tire et voit son shoot dévié par le gardien paraguayen.

Fin de match quelques minutes plus tard et dès le soir même, le quidam est livré à la vindicte populaire et celle des médias : à mort Idrissou le « loupeur de penalty ». Le peuple ivre de sang et de rage face aux prestations d’une équipe bancale et sans fond de jeu réclame la tête du jeune homme. A mort ! A mort ! J’ai ri hein. J’ai vraiment rigolé. Les contradictions du peuple camerounais me surprendront toujours.

Jamais dans un pays l’expression « opium du peuple » n’a eu autant de sens. Parfois j’ai envie de me dire que cette histoire de football encore plus qu’ailleurs est une espèce de sorcellerie qui a hypnotisé tout un peuple au point de lui faire perdre tout esprit critique et même la raison. Les exemples abondent hein ? En 2005, j’ai vu des gens ivres de colère rechercher le domicile de Womé Nlend (pas pour le féliciter hein ?) dont le seul tort avait été de louper un penalty synonyme de qualification pour la Coupe du monde.

En 1998, j’ai assisté avec étonnement à la chasse aux « Blancs » suite au refus un but de Omam lors d’un match de Coupe du monde contre le Chili. L’arbitre était blanc, donc, à mort ceux de sa race. J’ai même halluciné en 1994 quand j’ai vu le peuple camerounais manifester dans les rues à cause de la non-sélection de Ndip akem Victor ! Du coup, je m’interroge : que se passe-t-il dans ce pays ? Voilà un peuple, à qui on coupe le courant sans prévenir, un peuple qui meurt aux urgences du fait de l’absence de quelques C fa, un peuple qu’on mâche, broie, écrase sans qu’il ose ne serait-ce qu’élever un petit aïe de douleur légitime, un peuple coutumier des abus et des injustices d’une minorité qui a pris en otage ses richesses, sa justice, sa liberté.

Oui, voilà un peuple qui souffre, mais se tait… pour n’ouvrir la bouche que lorsqu’un Idrissou loupe un penalty. Non ! On se fiche des délestages sauvages, des morts aux urgences des abus, mais non ! Idrissou ne doit pas louper un penalty ! Debout enfants de la patrie ! Le jour de lynchage est arrivé. Lynchons ce vampire ! Massacrons-le ! louper un penalty ! Lors d’un match de préparation ! Pour un Mondial dont nous ne franchirons sûrement pas le premier tour ! Ah non ! Cela ne se peut pas ! Même en empruntant une dizaine.

Camerounais de tous bords, indignez-vous ! On a soif, on peine à se laver. Il n’y a pas d’électricité, Internet court moins vite qu’une tortue, les opérateurs téléphoniques font de la surfacturation à ciel ouvert, le détournement est le sport du pays le mieux partagé, mais non, ne nous en émouvons pas, laissons leur une chance, en 2035 ça ira. Pour l’instant, inquiétons nous de ce football qui va mal. De ces penaltys qu’on loupe. Là réside le mal de notre époque. Les trains peuvent partir en retard, les avions de Camair-Co oublier les bagages, les bus tomber en panne en plein « axe lourd ». Non on ne se plaindra pas, ce sont des choses qui peuvent arriver. 

La police peut nous tracasser pour des affaires de carte d’identité, les rues de nos villes peuvent être parsemées de nids de poule, le planton lambda peut bloquer un dossier important, ça va. On gère. Et puis hein, notre roi est sur le trône depuis trente-deux ans et jamais au grand jamais, durant les élections il n’a tiré à côté ! Notre roi marque toujours. Il faut suivre l’exemple ! Ne nous plaignons pas. Payons nos factures sans rechigner, payons nos impôts sans demander dans quelle poche ils finissent, ni à quoi ils servent, votons sans demander quel candidat profitera de notre vote, mais jamais au grand jamais ne tolérons un penalty loupé. On peut supporter les voleurs à col blanc, les criminels économiques, les coopérants-vampires, les sangsues de la fortune publique, mais jamais ne tolérons un Idrissou dans nos murs.

Quelqu’un m’a dit mon « frère ! Laisse ! C’est un envoûtement collectif », mais des fois, je suis d’avis comme un de mes aînés que tant que le prix du maquereau et de la bière resteront stables, la « paix » sociale ne sera jamais ébranlée dans ce pays. Notre fameuse paix, absence de guerre, mais avec les chiffres d’un pays en conflit. On me souffle dans l’oreillette que le prix de la bière aurait d’ailleurs été revu à la baisse, vous voyez hein ? Assia Idrissou! On aura moins de délestages lors de la Coupe du monde. Même le gouvernement sait qu’on ne peut tolérer les délestages à cette période. Donc, ne viens pas mettre du sable dans notre tapioca, passe avec ta malchance.

Peace!

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Florian Ngimbis
Florian Ngimbis s’est fait remarquer en remportant le Prix du Jeune Ecrivain de langue Française 2008. Ses nouvelles ont été publiées dans plusieurs recueils et revues littéraires. Documentaliste diplômé de l’ESSTIC de Yaoundé, community manager et écrivain, il blogue à ses heures trop souvent perdues. Il vit à Yaoundé au Cameroun. Le blog Kamer Kongossa a été primé en 2012 lors des prestigieux Deutsche Welle Blogs Awards (The Bob’s) dans la catégorie « Meilleur Blog Francophone »
Florian Ngimbis

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14 réflexions sur “Je suis camerounais, je déteste Idrissou

    1. Bell a raison de les encourager.
      Pourquoi toi tu encouragerais des gens qui détournent systématiquement les fonds versés par la FIFA depuis des années ? Comment sont gérés ces fonds là, vu que le Ministère par exple est combattu par la Fécafoot ? Tu devrais te poser ces questions au lieu de voir seulement le problème par le trou d’une balle.

  1. L’adage selon lequel « un peuple a les dirrigeants qu’il mérite » est très vrai chez nous. Nous méritons au minimum tt ce qui nous arrivent ds ce pays,moi même je coupe d’abord l’une des bierres dont le prix à été dimunué là.

    1. « Dans toutes les démocraties, les gens ont le gouvernements qu’ils méritent » : Alexis de toqueville… la première partie de la phrase, souvent oubliée est dune importance capitale. Et pour le coup, la phrase ne s’aoplique pas au Cameroun qui n’est pas une démocratie 🙂

  2. Vous les kmers vous êtes vraiment terribles, maintenant c’est le « grand 9 Samuel Eto’o » il ya quelques jours encore c’était l’homme qui faisait tout foirer dans l’équipe des Lions qui ressemble au Cameroun. looool on peut compter sur vous pour la fidélité!!!
    J’aime souvent tes posts mais le tour ci je suis vraiment déçue.

    1. Chèr Nkondrè (ton nom est bon jusqu’à!) peut-être que tu n’as pas perçu l’ironie dans la litanie qui suit « grand 9 Samuel Eto’o » tireur de ceci de cela etc alors qu’il devrait marquer des buts. Mais bon, ce n’est pas grave.
      Je voudrais juste t’expliquer un truc: Eto’o est une institution au Cameroun hein? l’aimer ou l’admirer n’est pas un choix, on a juste la critique comme reste de libre arbitre. En cela il est aussi comme notre Roi, critiqué par-ci, haï par là, mais ce sont les mêmes gens qui se battent pour frôler sa main au palais le 20 mai ou qui applaudissent lors du passage de son cortège.
      Personnellement Eto’o le footballeur je l’adore, Eto’o le mec à la trajectoire incroyable, j’admire j’ai même écrit des billets ici où je clamais mon amour pour lui. Mais Eto’o des Lions là, avec ce qu’il représente je l’ai toujours haï, détesté et je l’ai aussi écrit. oui, je le répète il représente dans cette équipe tout ce qu’il ya de vicié dans ce pays.
      ça peut paraître étrange, mais c’est comme ça. Faut pas oublier que je suis camerounais hein? et que chez nous là, tout est compliqué.
      Bon que tu sois déçue c’est normal. ça me rappelle mon père, le jour où ma mère cuisine le kpem sans sel il a la face attachée et critique sa cuisine, le jour où c’est du ndomba de vipère il rit à trente deux dents. Je croyais que ma mère ne savait pas cuisiner le kpem, j’ai compris en grandissant que c’est mon père qui n’aimait pas les légumes.
      Bien à toi.

  3. Pour un diagnostique c’est un Diagnostique!!!
    Je ne pense pas que ce soit un trait inhérent à la nature de l’Homme camerounais. C’est juste qu’historiquement on nous a tellement maté dans la brutalité que le sport notamment le football est devenue le seul moyen d’expression populaire, c’est plus facile de s’acharner sur Idrissou, Wome que sur notre roi et les membres de sa cour.Toutefois viendra forcément le moment où il faudra se défaire de cette pathologie, où les frustrations ne se noieront plus dans la bière parce qu’elles auront appris à nager ; ton kongossa prouve qu’on en a déjà conscience, ne reste plus qu’à s’accorder sur la posologie. 🙂

  4. Florian, tu es un vrai brin de fraîcheur dans la qu’est notre cher pays.
    C’est toujours avec impatience que j’attends tes nouveaux articles.
    Un seul mot continue et peu importe les critiques tu as le soutien de la majorité.

    Florian: Président!

  5. je me demande si tu es vraiment camerounais(lol) car autour de moi rares (pour dire aucun) de mes amis(kamer) ont ce sens patriotique et ton courage. très bon articles beaucoup de bon sens.

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