Je suis camerounais, je suis ambassadeur

Voici l'habit des anglos là! (Photo Alain Jocard. AFP)
Voici l’habit des anglos là! (Photo Alain Jocard. AFP)

Mettez un Camerounais n’importe où : Mars, Vénus, Pluton, peu importe, le bonhomme trouvera toujours le moyen de faire parler de lui. J’observe de loin (6000 km, c’est pas petit hein?) l’affaire Dieudonné qui fait couler tant d’encre chez nos cousins gaulois depuis quelques temps et malgré les quasi-injonctions de certains lecteurs de notre blog, j’ai pas jugé bon d’écrire là-dessus.

Donc, ceux qui ont cliqué sur ce lien à cause de la photo en seront pour leurs frais : je fais comme tout le monde : je surfe sur la vague du buzz pour faire passer incognito les vrais problèmes.

Le revoici sur les fuyards de Londres
Le revoici sur les fuyards de Londres

Juste une chose avant de passer définitivement: pourquoi les Camerounais quand ils partent faire leurs choses là-bas chez les moukalas se sentent-ils obligés de revêtir l’habit des Anglos là? Il ya Dieudonné récemment, mais il y a aussi eu les fuyards lors des Jeux de Londres, vous vous souvenez?  Les Anglos du Nord-Ouest vous font dire que vous pouvez faire ce que vous voulez, mais si l’habit ne fait pas le Camerounais, au Cameroun, on reconnaît un Anglo à son habit.

Donc tandis qu’au lieu de me lancer dans les gauloiseries dieudonnesques, je poireautais devant ma page blanche. J’ai reçu la visite d’un ami ambassadeur. Il m’a dit Ngimbis, j’ai des ennuis. Et tandis qu’il me racontait ses déboires, je me suis rendu compte que j’avais matière à kongossa.

Bon, je fixe le décor.

Ambassadeur : camerounisme emprunté au français. On désigne par ambassadeur un Camerounais qui ayant été mordu par la galère du régime du Renouveau décide d’aller s’installer chez une femme, généralement nantie/aisée/fortunée. L’ambassadeur chauffe la maison en journée, chauffe le lit le soir et n’a de réel bien que celui qu’il avait en arrivant : son vieux complet demi saison.

Au Cameroun, le système conjugal se divise en deux groupes d’inégale importance : les maris qui partent prendre femme et la ramènent chez eux et les ambassadeurs qui quittent le chez eux et vont vivre chez leur « femme ». Voici leur histoire, enfin, je veux dire l’histoire du second groupe.

Généralement, l’ambassadeur est un type qui suit à la lettre la parole biblique : « L’homme quittera son père et sa mère [et son taudis] et s’attachera à une femme [et à son porte-monnaie] ». Qui pourrait lui en vouloir d’être chrétien?

Mais ce n’est pas facile hein ? Pour parvenir à avoir un poste à l’étranger, il faut persévérer. L’ambassadeur travaille. Ciblage de la proie, investissement de ses dernières économies dans une garde-robe soigneusement entretenue. Et puis il y a l’arme fatale : le verbe. Au commencement était le verbe, jamais phrase ne fut plus vraie. Si l’ambassadeur n’est pas diplomate de carrière, il est un baratineur né. Il parle, il ment, il se ment, et les plus forts mentent tellement qu’ils se retrouvent en train de croire à leurs propres mensonges. Dédoublement de personnalité, schizophrénie, du grand art quoi !

Puis il franchit un cap, il atterrit dans le lit de la concubine. Pas assez. Lui, il veut rester. Il veut profiter de tout à plein temps. De l’argent de poche généreusement versé, de l’alimentation dite moderne qui le change de son bâton de manioc constipant, du micro-onde, de la voiture, de l’écran plasma, de Canalsat, de la douche qui obéit comme par miracle quand on lui demande de l’eau, bref, son petit luxe. Du coup il applique la fameuse phrase : forniquer plus pour gagner plus. Et ça marche. On le présente partout comme « mon gars » et pour les chanceux « mon chou ».  (Je sais pas si vous avez remarqué, mais en 2014, les amoureux camerounais s’appellent « chou ». L’amour végétarien nouvelle tendance?).

Il a le devoir d’être un gars moderne, il fait des blagues intelligentes… quand il peut, se tait quand il ne peut pas. Il doit être capable d’embrasser la belle devant les gens, et ce même si elle n’est pas belle.

Et puis il ya les tests d’honnêteté.

Un billet de 10 000 francs Cfa faussement oublié sous l’oreiller. Si encore présent au retour +1

On lui confie l’argent du njangui à aller remettre à une copine. Si pas de détour par un bar +10

On lui confie la voiture. Si pas de « on m’a agressé, on a arraché » +1000

Et puis un jour, la sentence. Généralement aux aurores, après une nuit de transpiration suite à des jeux d’adulte : chéri, chou, pourquoi tu ne t’installerais pas ici ?

Une seconde de fausse hésitation. Et puis l’acquiescement façon question pour un champion : oui ! Je reste !!!

Ok chéri chou, voici de l’argent achète toi de vrais vêtements et vire moi la poubelle que tu as sur le corps là!

Le diplomate devient plénipotentiaire. Paresseux comme un chat, il se prélasse toute la journée dans un canapé, armé de son arme favorite: la télécommande, la fameuse zapette.

Traînant en caleçon dans l’appartement entièrement équipé de sa belle, il est logé, nourri, blanchi, son seul travail se limitant à  réchauffer la bouffe congelée que sa belle aura pris soin de lui préparer la veille. Mon chou, ton déjeuner est dans le frigo, je vais bosser.

Bref, ça c’était l’endroit de la médaille.

Le revers.

Il faut croire que tout ne va pas pour le mieux dans le monde des ambassadeurs. La belle n’est pas gentille tous les jours.

Moindre saute d’humeur, moindre mot plus haut que l’autre et l’ambassadeur risque d’être rappelé au triste souvenir de son origine. Il trouve alors sa vieille valise (celle qu’il avait en arrivant) posée sur le palier et semblant lui dire « mbom ! on rentre ».

Au lit, si au début c’était l’explosion, très vite l’ambassadeur se rend compte qu’il a obligation de résultat. Et quel résultat ! Très souvent la belle n’est pas belle, ce qui n’a aucune sorte d’emprise sur son appétit sexuel qu’elle compte assouvir par tous les moyens. Ou alors c’est une espèce de frigidaire sur pattes qui compte réveiller cette chaleur longtemps oubliée dans les bras de son Excellence.

Du coup, son Excellence vit une vie de vampire, somnolant en journée et se goinfrant devant la télé, chevauchant et culbutant sa génisse surchauffée durant l’interminable nuit. « Tu as mangé non ? Viens ici, moi je mange ma part ! ».

Dès lors, il lui faut des exutoires, car en plus d’être vigile le jour, il lui faut accepter de se coltiner son boulet dans des soirées où des gens parlent de choses qui ne lui disent rien.

Et puis il y a sa tablette Samsung cadeau d’arrivée sur laquelle sont marqués ses dix commandements.

  1. Quand mes amis viennent à la maison, pardon, tu t’habilles.
  2. Comme c’est moi qui cuisine, toi tu as le devoir de laver les assiettes.
  3. Si je te vois avec une fille, tu portes seulement ta valise (celle avec laquelle tu es venu), tu rentres chez toi.
  4. Quand je suis avec mes collègues, même si on te pose une question, pardon, n’ouvre pas la bouche.
  5. Le jour où ma mère vient ici, pardon, va boire une bière tu reviens après.
  6. Si l’une de mes connaissances te demande ton âge, fais comme si tu étais muet.
  7. Jusqu’à ce que je te trouve un boulot, si on te demande ce que tu fais, réponds « les affaires ».
  8. Je ne veux pas voir tes amis bandits ici.
  9. La nuit, tu dors si seulement je le décide.
  10. Je n’aime pas le plastique, donc dès demain, va faire tes tests de maladies vénériennes.

Voilà comment le paradis de notre ambassadeur se transforme en enfer douillet. Ses amis boivent ses bières apprécient son embonpoint, mais l’appellent gigolo en ricanant dans son dos. Il veut parfois recoller les couilles qu’on lui a sciées, mais quand il repense à la vie sans wifi, sans Canalsat et sans frigo plein, il se dit que tant qu’à vivre, autant vivre sans testicules.

Organigramme du corps diplomatique :

Les ambassadeurs de l’Union africaine (ils sortent avec les Noires).

Les ambassadeurs de l’Union européenne (ils préfèrent les Blanches).

Les ambassadeurs avec mission d’attachés culturels (ce sont des artistes).

Bonne année à tous mes amis ambassadeurs de par le monde. On se voit à la cérémonie de présentation des vœux, au palais présidentiel, l’année prochaine, si vous tenez jusque-là. Et je réitère ma position : je vous soutiens.

Peace !

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Florian Ngimbis
Florian Ngimbis s’est fait remarquer en remportant le Prix du Jeune Ecrivain de langue Française 2008. Ses nouvelles ont été publiées dans plusieurs recueils et revues littéraires. Documentaliste diplômé de l’ESSTIC de Yaoundé, community manager et écrivain, il blogue à ses heures trop souvent perdues. Il vit à Yaoundé au Cameroun. Le blog Kamer Kongossa a été primé en 2012 lors des prestigieux Deutsche Welle Blogs Awards (The Bob’s) dans la catégorie « Meilleur Blog Francophone »
Florian Ngimbis

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15 réflexions sur “Je suis camerounais, je suis ambassadeur

  1. Vreument Ngimbis, ton stratégie marketing là m’a attrapé.
    Très beau premier billet de 2014.
    Je boirai à la santé des ambassadeurs de l’Union Européenne parce que ceux-là, ils ont VRAIMENT du travail.
    Shalom!

  2. J’aime seulement te lire non. Bonne année.
    Tu as seulement oublié de parler de la catégorie ‘président’ : il nomme les ambassadeurs, et même si il a un ambassadeur officiel, nessa l’attaché culturel n’est pas loin au cas ou ? L’exemple viens d’en haut

  3. Je ne savais pas que c’était passé de Gigolo à « Ambassadeur », (c + soft). Très bien écris comme à ton habitude, tu as aussi mon soutien

  4. C’est la vérité vraie Nguimbis, car il n’ya pas qu’ailleurs que ça se passe, même dans notre cher et si beau pays.
    Le gar appelle les premiers, jours, envoie les sms, te dis des choses que tu veux entendre, insiste, et quand il voit que tu mords peu à peu à l’hameçon, il te sors que son crédit est bollè et qu’il est un peu loin, tu lui send!!! sa mère est malade et il est fauché et du coup très mal en point! tu le dépannes…et ç’est la vie
    en tout cas merci man

  5. Article 5 étoiles Florian….

    Je découvre le terme d’ambassadeurs, le Cameroun est riche de métaphores parlantes, j’adooore ! Pour moi les 10 commandements resteront cultissimes.

    Je me demande pourquoi je ne suis pas venue sur ce blog après avoir t’avoir entendu lors de votre séjour à Dakar. Enfin un article qui surfe sur la vague du grand manitou sous un angle qui vaut la peine d’être lu.

    Grace

  6. T’es formidable, mon frère!!! les camerounais de par le monde t’aiment et te soutiennent de tout coeur.

    J’ai connu ton blog il y a juste quelques semaines à une fête camerounaise à Stuttgart, en entendant un bon nombre de compatriotes venter les talents d’un certain Florian Ngimbis . Bien sûr que ca rend curieux de voir les camer pour une fois parler unanymement d’un sujet.

    ce jour là je me suis dis, si au lieu du roi d’étoudi on avait plutôt Ngimbis, sans doute le Kamerun n’aurait plus besoin d’opposition.

    Va de l’avant Maître Flo ! Tu est le meilleur .Je suis avec toi

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