Cameroun: liberté d’expression ou liberté d’aboyer?

Une d’un journal camerounais: qui s’en fout?

Hier, quelqu’un m’a demandé mon avis sur cette affaire de liberté d’expression au Cameroun. Moi j’ai rigolé hein? Parce que je ne comprends pas: liberté d’expression là ça sert à quoi même?

Les médias chez nous font partie d’un système commercial. Ce sont des épiceries de l’information dont les produits frelatés virent vite à la désinformation. Essayez de relire les prétendus scoops des journaux des jours ou des semaines après leur parution : pathétique.

Cela s’est vu avec la vraie fausse disparition de notre Reine, que n’a-t-on pas entendu ? Nulle part l’information, que du kongossa (le mauvais hein ?) des allusions, hallucination collective, florilège de « divers du bar ».

Il paraît que la naissance d’une étoile est un évènement rarement observé par l’œil humain. Moi je vous dis, la naissance d’une information au Cameroun est un évènement banal. Rentrez dans un bar, écoutez les conversations : je te dis qu’elle est enceinte. Mon cousin qui lave les plats à l’hôtel Sheraton de Paris l’a vue avec un musicien! Le lendemain vous les avez en une des journaux : Remue-ménage à Etoudi : La première dame enceinte s’enfuit à Paris pour produire un album avec un chanteur malien. Pas de vrai article, un malheureux entrefilet de conneries.

Il y’a des maux tolérés : le per diem. Cette enveloppe pleine de billets qu’on remet aux journalistes venus couvrir un séminaire, le lancement d’un produit, un meeting politique. Un achat de conscience à peine voilé. Quelle crédibilité donner aux propos d’un homme qui a reçu de l’argent pour écrire ? Pour penser ? Per diem : par jour. C’est ainsi que vivent nos médias au jour le jour, maintenus en vie artificiellement par des transfusions de franc CFA. Et ne croyez pas la rumeur qui dit que seule une certaine presse est concernée. Que non ! Même les « grands » s’y laissent prendre, c’est juste l’épaisseur de l’enveloppe qui change. Et on émarge ! Même lors des élections, nuitamment de préférence. Pourquoi être surpris qu’après on puisse être dégagé par un simple coup de tête…

J’ai vu mon pays s’engouffrer dans une pratique bizarre, le journalisme de liste. De la calomnie pure, sans preuve, sans traitement, sans vérification. Ça se vend, à un public qui se contente de la une. La liste des francs-maçons, la liste des homosexuels, la liste des futurs ministres, la liste des francs-maçons homosexuels futurs ministres…Quel intérêt pour un pays qui manque de tout ?

Un journal ayant publié une liste de camerounais en vue, prétendus homosexuels a vu son tirage épuisé en une journée il ya quelques années. Oui, j’ai vu des camerounais acheter des photocopies d’articles ! Du jamais vu. Tous les épiciers de médias ont flairé le filon, la pratique s’est institutionnalisée.

La radio quant à elle est prise en otage par une race qu’on appelle les « communicateurs ». Des animateurs et pseudo journalistes qui se perdent dans des émissions allant dans tous les sens. On commence par une critique d’art et puis on se retrouve en train d’expliquer aux auditeurs que si x musicien voit le sang partout, c’est parce que sa femme porte des sous vêtements rouges depuis des années. Cette tendance se vérifie dans l’ubuesque bataille pour le magot que constitue la gestion du droit d’auteur. Déclarations incendiaires, calomnie, injures, bagarres dans les studios. Le franc CFA dicte la ligne éditoriale et son règne est loin d’être terminé.

Et puis il y a ces émissions brulots où des camerounais croient refaire leur pays à coups d’appels téléphoniques. Le pays ci est gâté, les gens volent l’argent ! Des coups d’épée dans l’eau trouble de la mal gouvernance. Ou encore ces émissions surréalistes où des apprentis-sorciers, se transforment en juges. Boire sa castel tranquillement dans un bar et entendre : « ce matin nous recevons madame x qui accuse un certain Ngimbis Florian d’avoir perçu un million de CFA pour la faire admettre au concours de la police. Les résultats sont publiés Mlle x n’a toujours pas son sifflet. Au nom de la justice du peuple, ce voleur de Ngimbis va lui rembourser son argent ». Tout le monde regarde. Personne ne fait rien. Ni l’Etat, ni la corporation.

Mon opinion est connue : si on s’en tenait à la une des journaux camerounais, par an on aurait un Watergate, une douzaine d’affaires Elf et des démissions de hauts cadres en pagaille. Mais dans la réalité des faits, il n’en est rien, ou presque. L’immobilisme perdure et les lignes ne bougent que lorsque les dénonciations ciblent des pièces de la bataille de conservation de pouvoir qui fait rage dans le vaste échiquier de la mal gouvernance. Mon petit, pourquoi tu écris tes choses là sur moi ? Voici une enveloppe tais et toi et je te fournis un scoop sur le ministre x. Voilà ou l’on en est : l’enveloppe ou l’article.

Ce qui me chagrine dans toute l’histoire c’est que dans cette boue, sont noyés des hommes véritablement intègres. De vrais professionnels qui chaque jour font leur métier avec la naïveté et la candeur qui caractérisent la vocation. Mais voilà, seuls les médiocres tiennent le haut du pavé dans ce pays. Dans le monde de la radio par exemple remarquons que Douala semble prendre le pas sur Yaoundé avec une vision plus professionnelle et plus assainie d’un métier galvaudé sous les cieux d’Ongola.

Liberté d’expression ? Oui elle existe dans la République mais s’apparente à un libertinage savamment entretenu par l’Etat et la corporation d’hommes/commerçants de médias.

Quatrième pouvoir ? J’en doute. La forteresse la plus « imprenable » ne vaut rien si les gardiens ont été achetés. A quoi sert une liberté qui ne fait pas avancer les choses ?

On en est là : les chiens aboient, la caravane passe et les caravaniers lancent des morceaux de viande aux chiens qui aboient de plus belle. Sauf que, le camerounais qui vaque à ses occupations ignore si le chien aboie pour arrêter la caravane ou pour réclamer plus de viande.

Peace !

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Florian Ngimbis
Florian Ngimbis s’est fait remarquer en remportant le Prix du Jeune Ecrivain de langue Française 2008. Ses nouvelles ont été publiées dans plusieurs recueils et revues littéraires. Documentaliste diplômé de l’ESSTIC de Yaoundé, community manager et écrivain, il blogue à ses heures trop souvent perdues. Il vit à Yaoundé au Cameroun. Le blog Kamer Kongossa a été primé en 2012 lors des prestigieux Deutsche Welle Blogs Awards (The Bob’s) dans la catégorie « Meilleur Blog Francophone »
Florian Ngimbis

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26 réflexions sur “Cameroun: liberté d’expression ou liberté d’aboyer?

  1. Et toc!
    A bas les journaleux,bien dit mon frère!
    Finalement,l’attente de tes articles est similaire à la douleur d’une femme en travail: après l’accouchement,lorsqu’on tient enfin son bébé dans ses bras,on oublie qu’on a enduré un telle douleur!
    Félicitations,et longue vie à ton inspiration!Mais dis donc,quelle rogne!

  2. J’adore la fin : » les chiens aboient, la caravane passe et les caravaniers lancent des morceaux de viande aux chiens qui aboient de plus belle. Sauf que, le camerounais qui vaque à ses occupations ignore si le chien aboie pour arrêter la caravane ou pour réclamer plus de viande. »..
    Bonne suite……

  3. Malheureuse et triste realite pour notre cher et beau pays, j’ aime bien ton commentaire final sur la veritable nature des aboiements du chien……….

  4. MERCI
    MERCI 1000 fois pour cet article et toutes ces réflexions que je me suis déjà faite tout bas sans avoir jamais osé les formuler. Merci de donner d’une certaine façon corps à mon état de choc quand j’ai appris, il y a qq mois de cela, qu’il fallait payer les journalistes lors d’une conf de presse. On m’a dit « c’est comme ça ici » mais c’est comme ça comment? De quelle liberté d’expression on parle même là mon frère ? !!! Bref, keep writing. Ca fait sacrément du bien à lire.

  5. Merci mon ‘beau »…tout ce que tu dis est vrai…..un seminaire sans perdiem….passera inapercu.. on appele ca les preocupations de l adulte….pour avoir sa concentration…,son attention,…organisez un meeting pour un vague parti….mes freres ne seront la que si les preparatifs valent la peine bcp de bieres…nourriture….donnez le gombo a la « presse » pour la couverture..on parlera de votre activite ..pdt longtemps….les gens qui aiment leur travail sont rares…que voulez vous? les salaires st tres maigres…..au cameroun on vit au dessus de ses moyens..il faut absolument joindre les 2 bouts….triste realite…. jai participe a ces seminaires…bidons…. » renforcement des capacites… »etc….je ne me rappele plus des themes…mais du montant de mes perdiems…..mdr…..

  6. Eh oui, « …les chiens aboient, la caravane passe et les caravaniers lancent des morceaux de viande aux chiens qui aboient de plus belle. Sauf que, le camerounais qui vaque à ses occupations ignore si le chien aboie pour arrêter la caravane ou pour réclamer plus de viande. », et je suis sûr que c’est pas demain que ça cessera.
    T’as une plume….

  7. attention! démoniser les médias est un risque pour les régimes libres (quoi que le Camer n’en soit pas un)… et à la place de ces journaleux, que proposez-vous? vous avez des critères pour distinguer les « vrais bons » journalistes des journaleux?

  8. Big up, petit frère,

    Et mille bravos pour ton blog. Je me permets de te tutoyer, du haut de mes 40 ans largement passés. Si ce n’est déjà fait , tu devrais rassembler tes chroniques et les publier. Drôles, incisives, improbables et impertinentes, je me surprends à les « guetter » tel le paysan la pluie, et elles sont chaque fois une pause nécessaire dans la journée kafkaïenne du chef d’entreprise que je suis.

    Elles me rappellent beaucoup le livre de Mercedes Fouda : « Je parle camerounais: pour un renouveau francofaune », que j’ai lu il y a plusieurs années, mais considère encore aujourd’hui comme LA SOMME sur le camfranglais.

    1. c pour ca que jaime lire les commentaires de ce blog: le pere y2n ton commentaire me motive a decouvrir cette auteure…et accessoirement resume parfaitement mon ressenti a chaque lecture de ces articles.(ps: moi aussi javais begin mon premier comm par « je peux te tutoyer » mais g pas attendu la reponse…aka!)

  9. Moi, c’est le way des listes qui m’a toujours wanda!!! Surtout quand le journaliste finit par « corriger sa liste ». Récemment un « intellectuel » annonçait que ceux qui souhaitaient être retirés de sa liste farfelue devaient le contacter personellement…Quand on a pas honte, il faut avoir pitié de soi même .

  10. Pauvre Cameroun, et il faut les voir bagarrer pour des goodies, des t-shirts, des stylos etc. lors d’un show room d’une société commerciale. Et en plus quand ils se sentent « lésés » ils menacent de ne pas faire paraître d’article, de saboter etc. C’est à faire pleurer.

  11. HUM! tu nous a fait attendre hein Ngimbis…

    Y a un Ministre qui a dit que la loi qui demande aux membres du gouvernement camerounais de déclarer leur bien avant toute prise de fonction ou de pouvoir n’est pas si mon souvenir est bon, « conforme aux mœurs et à la culture camerounaise »! j’en suis encore toute étonnée.
    Je pense qu’on ne peut mieux résumer la mentalité d’un certain Cameroun, qui fait des Camerounais de perpétuels traine misères affamés et sans fierté aucune. et c’est valable aussi pour le métier de journaliste.
    Mais je tiens à souligner que ce Cameroun là n’est pas le notre, ils disent que c’est comme ça que les choses se passent. ils veulent nous convaincre que cette dégoutante mentalité coule dans nos veines. ils se trompent. Parce qu’il y a un autre Cameroun, fier et qui n’a pas peur de ses opinions dont la voix étouffée se fera un jour entendre.

  12. Punaise je viens de découvrir ce blog qui se lit comme un roman et me rappelle tant de souvenir, que je n’aurais jamais réussi à exprimer ainsi !
    Question : tu habites à Yaoundé ? ça me donne envie d’y retourner en tout cas. Continue stp

  13. euh désolé je n’avais pas vu tes références (« biographie ») du coup je me sens un peu ridicule. Inutile de répondre.
    Par contre continue de faire briller le Cameroun par ton écriture, même si tu es si critique envers lui.
    (je précise que je suis pas camerounais)

  14. J’aime, continu « On est Ensemble » comme on dit, SOLIDAIRE.
    Demain 12h45 dans l’émission « 7 Milliards de Voisins », j’interviens sur le sujet:peut on encore faire du sport aujourd’hui dans les villes?. Mon expérience tirée des actions que j’ai mené sur la promotion du Rugby au Cameroun.

  15. Florian,
    la pertinence de tes propos me laisse sans voix.
    Mon avis sur ces aboyeurs, c’est qu’ils sont payés pour nous distraire afin de détourner nos yeux et nos pensées des problèmes de fond.Ils nous servent le kongossa du bar à longueur de parutions!Quelle pitié!

  16. ngimbis, je n’ai lu tes articles que maintenant mais je suis resté collé à mon écran tant tu racontes si bien nos réalités. Chez nous aussi, c’est la même pratique, le comble c’est qu’ils se foutent de nos gueules en voulant nous faire payer pour lire leurs « conneries ». Tu as oublié les fautes d’orthographes que ce soit en langue locale qu’en langue française. Ils ne respectent plus rien. Personnellement, je n’achète les journaux que pour les services qu’ils offrent (offre d’emploi, …)

    J’aime beaucoup les chiens qui aboient, tu m’as tué, ha ha ha

    Encore merci, tu as tout dit.

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