Chauffeur de taxi à Yaoundé, analyste à la NASA

Chauffeur de taxi. Photo Manon Heugel ©

Si vous passez par Yaoundé, laissez votre voiture au garage et empruntez les taxis de notre cité. Quelques heures passées avec un chauffeur de taxi yaoundéen vous feront prendre la température locale plus sûrement que n’importe quelle immersion, artificielle ou non.

Ce n’est pas seulement un chauffeur hein? C’est carrément un alien, mieux, un as!

 

Un as du volant

Quand il a affaire aux autres automobilistes, ceux de la race dite des « personnelles », il multiplie les infractions et les fait descendre à coup d’insultes. Il estime avoir toujours la priorité et même s’il a acheté son permis après deux tours du rond-point de la poste centrale au volant de la voiture d’un cousin, il vous sortira toujours sa phrase fétiche en parlant des autres automobilistes : voilà les gens qui n’ont pas été à l’auto-école.

Un as des injures.

Il aime klaxonner, mais souvent, son klaxon ne lui suffit pas, il a une panoplie d’injures en réserve pour le conducteur adverse, et son véhicule. Mouf! connard! vieux! vampire! (si, si) Enlève ta brouette/ton bois/ton réchaud de là…

Un as de l’humour

Moi : Score !

Le Chauffeur ralentissant à ma hauteur : 2-0

Et le vampire accélère en ricanant. On était en pleine Can de foot.

Ou le classique,

– Poste centrale 100 !

– Toi-même tu ne sens pas ?

Un as de la mauvaise foi

Il n’a jamais tort. Chaque fois que pour une raison ou une autre le chauffeur a une discussion avec un client, il se croit obligé d’avoir raison. Notamment quand il s’agit d’une affaire de monnaie. Il n’admettra jamais que vous l’avez prévenu détenir un billet de mille francs. Mon frère tu veux que je chie la monnaie ? Je viens de sortir, c’est même quelle sorcellerie ça ?

Un as des conversations bizarres

Dans un taxi au Carrefour Acacias.

Moi : mon beau, svp laissez moi avant de traverser le carrefour

Lui : mon ami, tu appelles qui ton beau?

Moi : vous m’appelez mon ami de quel droit?

Lui : mon frère descend de mon véhicule !

Un as de l’aigreur

Très souvent, ils considèrent leur job comme une pénitence. Il suffit de discuter quelques minutes avec eux que pour justifier je ne sais quelle élucubration, ils vous sortiront toujours la phrase : mon frère, ce n’est pas parce que je suis derrière le volant hein ?

Un as de la discrimination

Il déteste céder la place avant aux gros, vu qu’il s’agit d’une place double, c’est un manque à gagner évident. Refus qu’ils se croient obligés de commenter : regarde comment quelqu’un est gros, après on va dire qu’il ya la crise au Cameroun.

Un as de la surdité.

Si vous lui proposez un prix qu’il estime ridicule genre 100F Poste !, il feint la surdité et demande combien ? Soit la honte vous fait taire, soit (c’est mon cas) vous répétez fièrement prix et destination. Alors, il vous sort le classique : mon frère, faut marcher. Ou : tu es France, avec tous tes papiers ! (merci Nina pour cette variante que j’ignorais).

Mais le chauffeur de taxi est surtout un as du calcul

En effet dans cette république où nos pseudo intellectuels -dont les sports favoris sont le comptage de leurs diplômes et la joute politique- ne résolvent aucun problème à caractère social, emprunter un taxi n’est pas une sinécure. On sèche parfois longtemps au soleil avant d’en trouver un, surtout aux heures de pointe. Ils arrivent ralentissent écoutent votre destination puis repartent générant des embouteillages à n’en plus finir.

Or ces gars ont leur place à la NASA. En effet, lorsqu’on signale sa destination à un chauffeur de taxi yaoundéen, sans le savoir, on met en branle tout une mécanique de calcul invisible.

il faut qu’il visualise la destination, en intégrant des variables comme le fait que Bastos peut impliquer la nouvelle route Bastos, ou que l’ambassade des USA n’occupe plus la moitié du centre ville.

Il faut aussi que son algorithme prenne en compte les destinations des clients déjà présents dans son véhicule.

Si ça compile, il lui faut procéder à une évaluation du ratio point de départ/prix proposé, question parfois de ne pas frustrer ceux qui ont payé plus.

Si ça ne colle pas, il lui faut envisager un détour, si et seulement si votre prix vaut le détour.

Dans les variables du détour, il va prendre en compte l’heure, à cause des embouteillages. Eviter x carrefour où un « promoteur » a ouvert un établissement scolaire clandestin, mais fonctionnel et qui génère un embouteillage monstre à la sortie des classes.

Eviter tel raccourci car la probabilité d’y rencontrer les policiers -qui officiellement ne font plus de contrôle sauvage- est forte, donc risque de se faire rançonner.

Eviter y tronçon car les agents de la Camerounaise/marocaine des Eaux (d’autres génies), sous le prétexte de réparer une canalisation -vide de toute eau- y ont creusé un trou et ne l’ont pas refermé depuis des mois, ce qui crée un énorme bouchon.

Eviter z axe car un natif/autochtone de Yaoundé a perdu son père et le deuil se fait sur la chaussée qui est barrée. pour que tout le monde l’aide à pleurer…

Sans oublier qu’il doit checker l’agenda présidentiel. Car quand le Roi Lion passe, les taxis (tout le monde en fait) évitent son parcours…

Après que son ordinateur crânien couplé au GPS embarqué de son cerveau ait en une demi seconde fait tous ces calculs et sanctionné sa décision par un coup de klaxon positif, il vous plantera sur place si vous lui sortez une dernière variable du type : j’ai deux mille francs (pas de monnaie) ou j’ai mon sac à mettre dans la malle (elle ne s’ouvre pas).

Il démarrera en trombe pour s’arrêter cinq mètres plus loin et recommencer le même manège en vous laissant une phrase désagréable dans les oreilles : mon frère, ne me perds pas le temps !

Ils sont comme ça, mais que serions-nous sans nos précieux conducteurs de voitures jaunes ?

Peace !

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Florian Ngimbis
Florian Ngimbis s’est fait remarquer en remportant le Prix du Jeune Ecrivain de langue Française 2008. Ses nouvelles ont été publiées dans plusieurs recueils et revues littéraires. Documentaliste diplômé de l’ESSTIC de Yaoundé, community manager et écrivain, il blogue à ses heures trop souvent perdues. Il vit à Yaoundé au Cameroun. Le blog Kamer Kongossa a été primé en 2012 lors des prestigieux Deutsche Welle Blogs Awards (The Bob’s) dans la catégorie « Meilleur Blog Francophone »
Florian Ngimbis

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45 réflexions sur “Chauffeur de taxi à Yaoundé, analyste à la NASA

  1. Dans un as des conversasions bizarres, tu devais aussi mentionner les sujets sans tetes ni queues qu’ils soulèvent dans leurs taxi: soit parce qu’ils ont écouté une conversasion téléphonique et renchéri, soit parce qu’il monologuait é décide de partager avec ses très chers passagers. ca devient à peu pret ceci à douala: « Vraiment, je ne comprend rien à ce pays! les genssont là, ils vol tout et ils ne font pas les routes? on mets les sens interdit alors que les chantiers ne sont pas finis? et quand on va dire Ecole publique-CCF à 400frs les gens vont crier!  » si personne en ligne, il reprend: « Il parait que Eto’o revient, il cranait dabor pourkoi? moi lui je ne reviens pas » Si personne ne suit il met le coup de grace: « Yéééééch, les femmes!!!! » là cè sur, il aura des interlocuteurs!!
    Peace and love! j’ai savouré

  2. Le mot fétiche, enfin l’injure fétiche à l’endroit du genre féminin : « Bordel », à l’endroit des moto-taxis : »Vampire »….
    Très drôle!!!!

  3. ça c trè vrai florian!! t’as oublié, que parfois quand tu leur donne ton argent (genre 500f), M. le taximan, file avec sans te rendre le reste, imagine si tu n’avais que ça ; ou encore quand tu dis 300, il entend 400 ( ça m’arrive consto)!loool

  4. l’affaire de « vampire »-là, c’est même pourquoi? C’est en référence à Twilight? Je demande seulement, ça fait longtemps que je n’ai pas mis les pieds au pays.

  5. un as du reperage des Mbenguistes.

    un taximan en plein yaounde, un mec que tu ne connais meme pas, des que tu entres dans son taxi, il te regarde et te demande que « grand tu es en vacances au pays? parceque tu ne ressembles pas a un gars d`ici » alors que tu ne lui as meme pas dit que tu sors d`ailleurs.

    Ok, dites-moi un peu, un mbenguiste qui prend le taxi a Warda aux heures creuses et dit avec son fort accent beti « 250 ngousso fabrique des parpaings » ne ressemble pas a un gars du kwat a Ngousso?

    1. Il m’est arrivé la même chose à Mokolo. J’ai mis le plus vieux kaba de ma mère et je suis partie avec les « autochtones » 🙂 (mes soeurs)
      Le sauvetteur me regarde longtemps (moi qui ai pourtant mis un point d’honneur à parler avec un mini accent Bassa) il me dit « ma chérie tu sens mbeng hein! tu es venue quand? »
      Et moi, avec des yeux ronds « moi, à Panam, noooooooon »

      1. krkrkrkrkr il m’est arrivé la mm, tjs ac le vieux kaba dune mater, arrosé d’une coiffeuse villaps genre suis-moi, mais ils st trop forts

  6. j’ai adoré ce portrait des chauffeurs de taxi de yaoundé, ils sont les frères jumeaux de ceux d’Abidjan. Si un jour tu passe par ici, tu ne serra pas dépaysé, seulement que pour les conversations bizarre Drogba remplacera Etoo.

  7. wow! beau tableau descriptif de nos « transporters » locaux…fidèle avec. Ce que j’aime par dessus tout avec eux c’est les rapports inter-taximen. quand ils ont des accrochages, tu entendras « vas là bas, anglofoufou », l’autre de retorquer  » c’est le route de ton père, bamoun » (avec l’accent de mes frères originaires du coté de Buea et Bamenda). Et aussi vis à vis de la flicaille: « qu’est ce qu’il y’a chef? pardon chef… » Une fois le dos tourné, « va t’enrichir avec, voleur, sorcier, avec son gros ventre », à l’insu de celui-ci bien sûr. Et face aux cadres de l’administration publique roulant en voiture de fonction (immatriculées CA pour Corps Administratif), ils disent « tu crânes avec l’argent des camerounais? ». Le final, c’est quand un personnel a un accrochage ou une panne soudaine: « voilà! l’argent volé, l’argent sale, épervier te guette! »

  8. hello Florian ,

    je viens de découvrir un nouveau bouton social dans ta barre flattr

    j’ai utilisé ce bouton social flattr pour t’encourager dans ton travail, confirme si tu as bien réçu ma petite contribution.

  9. Ah, Florian, tu nous avais manqué ! Merci pour ce post hilarant, en tant que blanches volontaires, nous, on a constamment droit à « tu payes 100 francs comment? depuis quand les blancs ils payent 100 francs? » (alors qu’ils viennent de nous accepter!) et à chaque fois, c’est le même débat, non l’argent ne pousse pas sur le dos des blancs, si, si je vous jure, qui peut prendre différentes proportions en fonction des personnes présentes dans le taxi mais qui se finit somme toute la plupart du temps par un grand éclat de rire. Autre anecdote, alors que j’étais au pays depuis peu, un accès d’énervement un jour et le taxi d’en insulter un autre de « sale noir ». j’en suis restée toute interloquée…je n’avais pas encore saisi les nuances de couleurs de peau !!!! Ah, les taxis, à Yaoundé, c’est du sport, mais quand même, on les aime bien 🙂

  10. Xcellent !!! Dans un taxi au Carrefour Acacias.

    Moi : mon beau, svp laissez moi avant de traverser le carrefour

    Lui : mon ami, tu appelles qui ton beau?

    Moi : vous m’appelez mon ami de quel droit?

    Lui : mon frère descend de mon véhicule !

  11. mise à part le fait que je me suis faite agresser trois fois dans le taxi avec l’aide du chauffeur, je les aimes quand même nos chauffeurs de taxi. ta conversation m’en rappele une autre que j’ai eu avec l’un d’eux:

    moi: bonjour mon père, stp laisse moi avant le carrefour

    lui: qui est ton père?

    moi: ékiééé

    lui: ékié koi, c pour que je ne te drague pas, dis même tonton ça passe encore

    j’étais morte de rire. ils ont souvent le mot pour rire, donne le conseil qu’on ne leur demandait pas, nous raconte des histoires dont on aurait pu se passer sous la chaleur…que serions nous sans eux. Merci Florian pour ce billet, avec toutes les histoires bizarre qu’on a avec les chauffeurs de taxi, ils le méritaient bien.

  12. Une autre variante quand un pieton intercepte ou traine le pas a traverser la route. :  » va la bas avec ta malchance, on t’as vendu!!! « 

  13. ça met des couleurs et de la chaleur dans la journée. on ne peut pas déprimer au Cameroun. Ici, dans le métro, personne ne te parle. Pas de bonjour rien. Quand je rentre, les divers des taximen me font un bien FOU!

  14. Excellent billet !!
    Ca me rappelle une variante, ma meilleure amie et moi entrain de savourer nos
    retrouvailles dans un taxi
    Lui : » Mais, c’est comment,pourquoi vous riez beaucoup dans mon taxi comme ca?Vous avez pris la course? »
    J’étais die de lap!!! donc on a seulement le droit de lap quand on a buy la course?????
    Après lui même s’est mis a rire…

  15. Sacré Florian!
    Comme tu le dis, nous sommes à la merci des ces fous du volant qui.ne savent même pas lire la limitation de vitesse (60 km/h) marquée sur tous ces taxis!
    COmment leur en vouloir, lorsque nous savons que pratiquement tous ont fait leurs écoles dans les laveries-autos!
    Bien cher à toi cher emblaveurs!!

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