Archive for janvier, 2012

Pourquoi le Cameroun brûlera demain

jan 5

Dans un article récent, je présentais la jeunesse camerounaise comme une bombe à retardement. Comme toujours je me suis fait taper sur les doigts. Ceux d’entre vous qui observent l’actualité camerounaise de ces derniers jours ont sans doute été les témoins des émeutes de Deïdo. Ces émeutes qui opposent les Deïdo Boys aux moto-taxis du coin sous le prétexte que les seconds auraient agressé et tué un membre des premiers.

Tout ceci pourrait prêter à rire, sauf qu’on enregistre officiellement quatre morts suite aux violences qui ont émaillé la semaine. Présentation des forces en présence:

D’un côté nous avons les Deïdo boys, les gars de Deïdo, majoritairement de l’ethnie Sawa. Des enfants élevés dans la mentalité dite de « ici c’est chez nous ».

De l’autre côté les conducteurs de moto, majoritairement Bamiléké, dont le crédo pourrait être « nous on chasse que l’argent ».

Les deux camps se livrent une véritable vendetta, un mort pour un mort, détruisant tout sur leur passage, saccageant les biens et propriétés d’honnêtes citoyens.

Depuis le début de ces tristes évènements, chacun y va du sien et l’affaire est majoritairement présentée sous l’angle tribal, les enfants Sawa qui se battent contre l’envahisseur Bamiléké!

Il n’est pas exclu qu’un tel mobile attise la haine des uns envers les autres, mais il ne s’agit là que de causes de surface, les vraies raisons, sont plus profondément enracinées dans notre conjoncture sociopolitique.

Le régime du Renouveau, celui qui nous dirige depuis une trentaine d’années a réussi à provoquer une paupérisation de la société telle que, la jeunesse camerounaise, celle que l’on a pompeusement baptisé « Fer de lance de la nation » se revèle être un fer rouillé et émoussé par plusieurs tares, héritées de la conjoncture sociopolitique actuelle: analphabétisme galopant, sous-scolarisation, absence de culture politique, aculturation, alcoolisme, culte de l’argent, perte des valeurs traditionnelles, et j’en passe des meilleures.

Après les fey-men, devenus les modèles en termes de réussite sociale dans les années 90, on est passé à l’idôlatrie des footballeurs, et des grands détourneurs de fonds publics. Partir, voler, mentir, tricher, se prostituer, tous les moyens sont bons pour réussir.

Mais tout le monde ne peut se payer un billet d’avion pour l’europe, encore moins décrocher un visa Schengen, tout le monde ne peut se payer une place dans la Fonction Publique pour devenir un éperviable à col blanc. Alors, le gros du troupeau s’est engouffré dans la brèche la plus accessible: le secteur informel. Le Renouveau venait de créer une autre caste de camerounais: les débrouillards. Un secteur dangereusement précaire, mais qui semble faire partie de ce Grand-Oeuvre que l’on nomme par ici Grandes Ambitions (Réalisations).

Les jeunes camerounais, selon leur éducation et leur atavisme, ont différemment compris le discours des grandes ambitions. Nos aînés, ceux dits de la génération sacrifiée sont restés assis chez eux (ou chez les parents), buvant les guinness grattées à leurs amis « voyageurs » et attendant un hypothétique coup du sort: le recrutement des 25.000 fonctionnaires est venu les trouver, ou devrais-je dire, les distraire…

les plus jeunes et moins diplômés ont attendu et attendu, les chinois ont débarqué avec leurs conteneurs pleins de motos bon marché: les moto-taxis sont nés.

D’autres attendent toujours, et croyez moi, ils sont les plus nombreux.

Comme toujours, les journalistes camerounais m’ont un peu surpris. La majorité d’entre eux ce sont intéressé à l’écume de l’affaire. Qui a commencé? Qui a agressé qui? Les Deido Boys sont comme-ci, les moto-taximen sont comme-ça, et patati et patata.

On passe à côté du noeud du problème. Les relents tribalistes qui caractérisent désormais cette affaire, la haine viscérale qui semble animer les deux bords l’un vis-à-vis de l’autre ne sont que des détails. Curieusement, personne ne s’étonne du nombre hallucinant de motos-taxis dans ce secteur, personne ne s’offusque de voir tant de jeunes camerounais pratiquer un métier parmi les plus durs et des plus dangereux de ce pays.

Personne ne s’est interrogé sur le taux de chômage impressionant au sein de la population jeune de Deido. Des jeunes qui passent leurs journées assis sur les fameux « bancs de touche » à regarder la vie passer sans avoir aucune prise où s’accrocher.

Personne ne relève ces autres « Deïdo » en puissance que sont les quartiers de nos grandes métropoles, des ghettos majoritairement peuplés de jeunes gens, oisifs, démunis, mais, assoiffés de vie. Ces jeunes qui n’attendent que l’étincelle qui les amènera à égorger les premiers boucs émissaires servis par les manipulateurs qui foisonnent.

La crise de Deïdo passera, du moins on l’espère, mais j’ai peur qu’une fois de plus, personne n’en retienne les leçons. Et un jour, ce sera la crise de trop, celle dont tout le monde se souviendra, celle qui balaiera tout, dans des torrents de sang et de larmes. Voilà pourquoi le Cameroun risque de brûler un de ces quatre à cause d’une querelle de bayam-sellam, parce que les Grands Manitous qui nous dirigent sont plus occupés à jouer les équilibristes pour se maintenir au pouvoir, qu’à faire ce pour quoi ils se sont, pardon, ont été élus: résoudre les problèmes de ce pays.

Peace les moto-taxis! Peace les Deïdo boys!

 

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Africain, qu’as-tu fait de 2011? Qui es-tu en 2012?

jan 1

Tandis que je me creusais la tête pour vous offrir un texte digne de vous en cette fin d’année, je suis tombé sur cet article-bilan de mon amie Juliette Abandokwe. Humilité oblige, j’ai reposé ma plume devant tant de pertinence et décidé de partager avec vous ce texte qui reflète mon état d’esprit en ce début d’année.

 

 

 

 

Les mascarades socio-dramatiques se sont succédées les unes après les autres, presque autant de fois qu’il y a eu d’élections, soit 17 fois en Afrique subsaharienne, avec le même scénario à chaque fois:

Préparation du terrain de la fraude par les amendements de la Constitution par des moyens subrepticement frauduleux, jusqu’à deux ans avant les élections, à l’instar du Cameroun.

Nomination par décret d’une Commission électorale, dite « indépendante », composée en majorité d’acolytes du pouvoir « sortant ».

Collecte des données et fabrication frauduleuse des listes électorales. Distribution du droit de vote de façon à la tête du client, à travers une distribution ubuesque des cartes de vote, allant jusqu’à accorder le droit de vote aux morts et aux disparus.

Barrage et violation systématique du droit à l’expression publique des oppositions, ou de ce qui en reste.  Arrestations et persécution de citoyens qui œuvrent pour la promotion d’un scrutin libre et transparent.

Manipulations et violences diverses le jour même de l’élection (bourrages d’urnes, intimidations et violences autour des bureaux de vote sur les électeurs et les observateurs de la société civile).

Fraudes dans la dépouille des bulletins, destruction et disparition d’urnes dont les contenu est suspecté au désavantage du régime « sortant »,  et acheminement accidenté et suspect jusqu’aux locaux de la commission électorale d’où continue la suite de la prédation des droits populaires et soi-disant démocratiques.

Annonce par la commission électorale de résultats bidouillés et donc faux, en faveur du pouvoir sortant, et suivi quelques jours après par la confirmation de la Cour suprême et la prestation de serment. Tout ça avec l’accord implicite de la communauté internationale, qui proteste mollement sur la table, mais qui soutient et encourage le régime « sortant » dans les coulisses, puisqu’il reste le meilleur garant du fruit du pillage et du recel des ressources de la terre des ancêtres d’indigènes superflus.

Révoltes populaires plus ou moins retenues, avec un engagement aléatoire des diasporas.  Communauté internationale molle sur la scène, mais très actives dans les services secrets et le système de défense d’un régime devenu clairement illégitime et impopulaire, enjolivé par des médias occidentaux complaisant. La résistance populaire est diabolisée, assimilée à du désordre post-électoral inévitable dans ces pays de nègres indisciplinés qui se révoltent tout le temps pour un rien. Tension extrême pendant quelques jours à quelques semaines. Menaces de sanctions militaires, onusiennes, CPièsques, et autres associations de malfaiteurs.

Puis tout retombe comme avant, et la vie continue comme depuis 50 ans.

Désespérant, frigorifiant, et paralysant ! Des populations entières dans le désarroi, sans repères, sans encadrement politique, avec une irrépressible volonté non canalisée de libération.

Et la répression qui balaie et qui coupe tout ce qui dépasse…

L’année 2011 se termine donc  dans de grandes interrogations existentielles sur la capacité du peuple africain de se défaire réellement de ses chaînes, malgré une timide sortie de narcose. La première année du 2ème cinquantenaire des indépendances fraudées, volées et assassinées, malgré l’immobilisme environnant, laisse malgré tout transparaitre des espoirs naissant et concrets,  même si les tentatives de balayage par les stratagèmes habituels de la connivence internationale, des retournements de vestes en tout genre, d’opposition insuffisamment solidifiées ou inexistantes restent les prédateurs les plus omniprésents de ces tendances émancipatrices qu’aucun pouvoir ne peut tuer.

Une terrible nostalgie des martyrs tombés depuis les guerres d’indépendance nous habite. Nous nous noyons dans les constats et dans l’indignation. La révolte gronde. Le printemps arabe va-t-il traverser le Sahara…. ? Eh non, apparemment pas, en tout cas pas dans l’immédiat.

Mais pourquoi donc se demandent beaucoup, qu’est-ce qu’on a de différent…. ?

On se casse la tête contre les murs, car on en a marre de l’esclavage. Marre d’être humilié et laissés pour mort. Marre d’être ignorés et pillé.

Le pire, c’est la nature de nos dirigeants et les ramasseurs de miettes qui virevoltent tout autour. Ce qui est vraiment désespérant, c’est que ce sont  nos semblables, nos frères, nos compatriotes. La classe dirigeante dirige son clan, sa tribu, ses attributs attribués par l’ancien colon devenu néo-colon. Mais ils sont des nôtres malgré tout.

Et que dire alors de ceux qui nous entourent au quotidien, nos parents, nos voisins, le petit peuple que nous sommes. L’indifférence, la soumission, le « on va faire comment », et le « nous on veut juste la paix ».

L’esprit du colonisé nous paralyse, et perpétue nos chaines.

On se traite entre nous d’incapables, de « sans-couilles », ou d’«opposition la plus bête du monde ». On s’insulte, on se tire dessus, on se casse les lunettes à coup de poing dans les meetings, on manipule et on manigance. L’étalage de la médiocrité la plus abyssale du monde en vérité.

Alors que les bonnes volontés coulent au fond du plat c’est la mousse de l’incompétence qui flotte sur le dessus, légère, vide de substance, irresponsable, avide d’autoglorification, en gardant toujours au coin de l’œil l’opportunité qui fera le larron, la petite place à la mangeoire, ou au mieux, une réplique de mangeoire à côté, tout ça dans un esprit de vengeance historique, de vieux contentieux qu’on modernise et qu’on instrumentalise. Voilà donc le grand cirque de l’émancipation, où il faut de tout pour faire un monde.

Pendant que les petits se crêpent le chignon, dansent et se saoulent, les vrais méchants en profitent pour s’imposer. Le vieux stratagème colonial habituel.  Alors que nous pensons que nous allons fêter un peu, comptant les francs pour péniblement faire plaisir à nos familles, et qu’on nous laisse à la digestion de nos frustrations postélectorales, voilà qu’on nous frotte les yeux avec du piment avec un complot politique, mélangé avec des nouveaux contrats de ventes de concession aux Chinois, aux Indiens, ou que sais-je encore. La machine à casser est toujours là, à l’affût de la moindre tête qui dépasse.

Enfin bref, je m’arrête là au risque de dépasser minuit, et bien qu’on dise qu’on ne festoie pas quand sa maison est en feu, je vous souhaite une nouvelle année 2012 où règnera l’espoir d’une Afrique meilleure, où nous serons de plus en plus à garder les deux bras vissés au ciel sans pouvoir les baisser même si on veut, où nous serons chacun des vecteurs et des multiplicateurs d’une nouvelle conscience, davantage préoccupés par le bien commun que par le bien individuel.

Même si nous sommes quelques-uns à nous faire traiter d’irréaliste ou d’idéalistes, ce n’est jamais mauvais de rêver, de chercher dans le fin fond de son imagination débordante des idées, des comparaisons, des paradigmes et autre sources d’espoir et de force pour une vie meilleure sur la terre de nos ancêtres.

Donc, à tous ceux qui me lisent de temps en temps, souvent ou toujours, je souhaite une bonne année 2012, et que la lutte continue. Que vos cœurs s’illuminent de gaité et de bonheur le temps d’un instant, le temps d’un sourire, le temps d’un arrêt sur image, car le combat à besoin de soldats dont les batteries sont rechargées.

Bonnes fêtes donc, bon repos, et à tout bientôt !

 

Juliette

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