Qui sont ces camerounais qui brûleront le Cameroun demain ?

Les camerounais ont d’excellentes métaphores pour traduire les situations de l’existence. J’ai découvert l’une d’elle il y a peu. Pour noter le fait qu’une jeune fille a grandi, ils disent : « lorsqu’elle baisse son caleçon, ce n’est plus uniquement pour pisser ». Entendez, elle fait déjà les choses des grandes personnes. N’ergotons pas sur le goût délicieusement camerounais de la phrase, ce n’est pas notre sujet.

Dans les années 90, alors que je baissais mon caleçon uniquement pour faire pipi, j’ai assisté  avec effroi aux violences des « années de braise », ces années qui ont précédé et suivi l’introduction de la démocratie chez nous. Un enfantement dans la douleur au cours duquel les tenants du pouvoir ont transformé une revendication nationale en massacre aux relents tribalistes. Ce fut la chasse aux Bamilékés, les « Envahisseurs », dont beaucoup ont perdu la vie en même temps que d’autres camerounais innocents.

En février 2008, des années plus tard et alors que je savais baisser mon caleçon pour autre chose que le pipi, j’ai assisté aux émeutes dites de la faim. Des camerounais sont descendus dans la rue pour crier leur ras-le-bol face à une conjoncture et un système dont l’unique but semble (notez l’usage du présent) de les maintenir dans une précarité abrutissante. Massacre une fois de plus et encore des appels à la haine tribaliste.
« Barrez la route aux envahisseurs », « Ils cassent chez vous tandis que le chez eux est en paix », « c’est notre Yaoundé et non le leur » etc. Des appels à la haine parfois relayés par les médias d’Etat.

Je ne voudrais pas justifier les troubles à l’ordre public ou les émeutes de quelque nature, mais plutôt m’interroger sur l’identité de ces « mauvais » camerounais qui n’hésitent pas à s’engouffrer dans la brèche provoquée par le moindre trouble.
J’ai retenu deux profils que je trouve assez représentatifs du genre.

Le conducteur de mototaxi
Peu présent il y a quelques années il est presque devenu un emblème de notre pays (merci aux chinois et à leurs motos diaboliques). Le conducteur de mototaxi est généralement jeune, analphabète ou tout au moins illettré, fin observateur de la société à cause des longues heures passées sous le soleil implacable de nos capitales. Il transporte le petit peuple, les pauvres qui n’hésitent pas à lui confier leur problèmes dans l’oreille tandis qu’il zigzague entre les nids de poule qui justifient sa fonction. Il sait tout de l’injustice et de l’ingratitude de ce pays. Sa moto lui appartient rarement. Bénévole à ses heures, il poursuit à ses frais des gangsters ou des voleurs qu’il passe à tabac et rôtit sans autre forme de procès. Le seul tribut que ce pays lui paye est la création de pavillons à lui dédiés dans les grands hôpitaux. Un jour ou l’autre, il devra aller s’y faire couper une jambe en guise de retraite. Son espérance de vie est courte, mais en attendant de finir sous un camion, il roule, fou de vitesse, dans le vent qui lui a enseigné le goût enivrant de la liberté.

L’étudiant
On le dit savant, intellectuel, mais il n’est en réalité qu’un opportuniste, un poisson qui essaye de trouver un courant dans lequel s’insérer. Dans un pays aussi peu industrialisé, il est une denrée fabriquée à la chaîne pour un marché pratiquement inexistant Ses études constituent en réalité son métier. En l’absence de bourse, il dépend d’un FMI constitué de ses parents plus ou moins proches qu’il contribue à appauvrir en attendant une hypothétique sortie de crise. Ses rêves sont faits d’entrée dans une grande école, de recrutement dans la fonction publique et d’admission dans une université étrangère. Il est détesté par la flicaille qui n’hésite pas à investir les campus prétendument inviolables dès la moindre incartade. Il est expert en tuyaux. Lors des fêtes, il s’invite, lors des élections il se laisse acheter, lors des défilés, il défile (évidemment…). Il sait que dans la plupart des cas, ses études ne lui serviront à rien, sinon, à enseigner comme vacataire dans un établissement clandestin ou à faire des discours savants aux paysans de son village entre deux verres de matango. Il s’adonne aussi parfois au meurtre, en rôtissant des voleurs qui essayent de casser la porte de sa chambrette – ô misérables voleurs camerounais! Vous ignorez la pitié ?

Ces deux groupes ont en commun la jeunesse. Une jeunesse frustrée, qui voit les chances de réaliser ses rêves s’étioler au fil du temps. Une jeunesse qui réclame sa part d’un gâteau qu’elle voit défiler devant ses yeux sans pouvoir y toucher ; obligée de se contenter des relents délicieux qui viendront hanter ses nuits. Les émeutes de février 2008, malgré la propagande et la récupération autour, n’étaient pas une affaire de Bamilékés, de Bassa’a de Beti de « Nordistes » ou de partis politiques. Il s’est agit du cri de cœur d’un peuple tourné en dérision par des gens qui ont contribué à en faire ce qu’il est. Durant ces émeutes on n’a pas vu d’enseignants, ni de médecins, ni de travailleurs sociaux d’aucune sorte. On n’a vu que ces jeunes armés uniquement de leur envie.

Aujourd’hui, autant -sinon plus- qu’en 2008, les mêmes problèmes sont là : chômage, sous-emploi, exploitation, vie chère. Les tentatives de solution apportées portent hélas l’empreinte de la corruption, du népotisme et du favoritisme qui tirent ce pays vers le bas. Les mêmes causes produisant les mêmes effets on criera au loup lorsque les rues de nos villes s’embraseront une fois de plus.
Quelqu’un a dit que nous autres jeunes étions le fer de lance de cette Nation. Belle rhétorique. Pourquoi s’étonner lorsque le fer décide de piquer le flanc d’une Nation qui l’affame ?

Sachez que dans la bouche d’un homme jeune, la quête de liberté à le même goût que la kola : amer au début, mais étonnamment doux lorsqu’on a résisté à la tentation de la recracher.

Peace mes frères.

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Florian Ngimbis
Florian Ngimbis s’est fait remarquer en remportant le Prix du Jeune Ecrivain de langue Française 2008. Ses nouvelles ont été publiées dans plusieurs recueils et revues littéraires. Documentaliste diplômé de l’ESSTIC de Yaoundé, community manager et écrivain, il blogue à ses heures trop souvent perdues. Il vit à Yaoundé au Cameroun. Le blog Kamer Kongossa a été primé en 2012 lors des prestigieux Deutsche Welle Blogs Awards (The Bob’s) dans la catégorie « Meilleur Blog Francophone »
Florian Ngimbis

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17 réflexions sur “Qui sont ces camerounais qui brûleront le Cameroun demain ?

  1. Bel article, beau style, lecture facile. Bravo !

    Sur le fond, on peut par contre intégrer la donne mondiale actuelle: en 90 et 2008 les « gendarmes du monde » ont laissé reprimer la jeunesse chez-nous. Aujourd’hui, à l’exception du burkina (et on sait pourquoi…) les « gendarmes » se reveillent subitement !

    En fait, les choses se compliquent plutôt! L’erreur serait de penser que c’est pour enfin aider le pays que manifestations et rebelions trouvent désormais comme par enchantement un large écho dans les médias occidentaux…

    Que les « gendarmes du monde » bougent ou pas ne dépend que de leurs propres intérêts. Plus partial que cet « arbitrage » là n’existe pas (Côte-d’ivoire…) Autrement dit la jeunesse n’est pas encore sorti de l’auberge, car si elle se laisse manipuler comme en Libye, sa situation ne va que s’empirer.

  2. Bravo pour ce site que je découvre. Merci pour la lucidité non sans humour sur la situation au cameroun que je partage. Une fois dit ça, on fait quoi? On attend tranquillement que ces grosses rapaces et charognes de dirigeants de tout poils et tout poids finissent de de nous finir le pays (comme on dit au pays)? Ou on se finit nous même en se saoûlant la gueule à mort à longueur de journée avec la douce impression consciente ou non dailleurs qu’on a resolu tous nos problèmes? Non, non chers concitoyens, lutons sans relache, et ceci tous jours en restant vigilants, alertes, et ayons une attitude responsable malgrés l’adversité d’ou qu’elle vienne. c’est le seul moyen à mon sens, de permettre l’alternance et le changemeent du pays. ne baisser pas les bras, sinon ils(les adversaires de l’intérieur et d’ailleurs) auront gagnés. vive le cameroun.

  3. Je suis d’accord avec toi sur toute la ligne.
    Au Cameroun on a tellement miséré qu’on en est arrivé à oublier certaines valeurs. Aujourd’hui chacun veut avoir une petite miette pour pouvoir subsister, quel qu’en soit le prix. Même ceux qui sont considérés comme des intellectuels (malgré les baccalauréats obtenus avec 06/20) sont prêts à troquer 7 ans de galère contre 5 000 F ou moins.
    Il y aura changement à coup sûr, espérons juste que ce ne soit pas en pire.

  4. Salut Florian,

    Cette réalité que tu arrives à bien traduire à travers peu de mots sont tout à fait applicable à mon pays le Togo.

    Ces deux catégories de personnes, le conducteur de mototaxi et l’étudiant, sont aussi l’échantillon représentatif du problème de la jeunesse de mon pays.

    Mais jusqu’à quand? Il faut que nous jeunes de se continent, l’Afrique, nous gardions espoir, non pas simplement en se confiant à Dieu, puisque Lui, il nous a déjà donné tout ce qu’il faut; mais à prendre nos responsabilités.

    Nous devons êtres « le fer -qui – décide de piquer le flanc d’une Nation qui l’affame ? » et peut-être pas la Nation mais « piquer » ces dirigeants sans visions ni programmes; et ensuite être ce fer avec lequel on peut construire du solide.

  5. Article très intéressant et bien écrit ( peut-être à part le  » apportées portent « ), avec l’humour qu’il faut malgré la situation. N’étant pas du pays, je ne peux pas trop donner mon idée, mais je pense aussi que les élections ne changeront jamais rien, qu’il faudrait donner un bon coup de pied dans la fourmilière. Quand d’autres pays, anciennement colonisés ou pas, avancent, le Cameroun reste coincé, désespérément bloqué, incapable de s’organiser pour se mettre au travail. Quel gâchis !

  6. « Sachez que dans la bouche d’un homme jeune, la quête de liberté à le même goût que la kola : amer au début, mais étonnamment doux lorsqu’on a résisté à la tentation de la recracher. »…j’aime,j’aime j’aime

  7. il roule, fou de vitesse, dans le vent qui lui a enseigné le goût enivrant de la liberté. « On n’a vu que ces jeunes armés uniquement de leur envie. » Merci pour ces deux petites perles qui me donnent envie de reprendre ma plume

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