J’étais tranquillement assis dans un bar samedi soir lorsque mon téléphone sonne : une vieille amie vivant en France : « Florian tu dors au premier banc ? Tu n’as pas appris que la TSR a diffusé un documentaire qui souille le Cameroun? ».
Mon cerveau, baignant dans la quiétude engendrée par les vapeurs de Castel a ramé dur. TSR ? Trinquer Saouler et Rentrer? ? Non ! TSR la Télévision Suisse Romande devenue RTS. Ah… Je me suis souvenu de cette chaîne bizarre qui n’existe pas sur mon câble mais dont on voit parfois un journal vers une heure du matin sur TV5. Le genre de chaîne que personne ne regarde quoi.
Le topo est simple. Des journalistes de la TSR en séjour au Cameroun font un reportage : « Cherche blanc à marier » dont la quintessence est : les camerounais veulent tous aller en Europe et ce, par tous les moyens. Faux papiers, arnaque aux sentiments, mariage blanc, mariage forcé etc… Voici des exemples.
Personne ici ne regarde la TSR (pour regarder quoi?), mais il ya Internet et depuis que le documentaire a été publié sur la toile, les réactions indignées des camerounais affluent.
Mes lecteurs me font des mails ou m’appellent. Gars ! Dis quelque chose ! Dis ta part de vérité !
Mince ! C’est flatteur de savoir qu’on est un leader d’opinion hein ? Mais de quelle opinion on parle ? Chez nous au pays cette histoire de reportage est presque inconnue. Big Mop le pasteur est mort dans le feuilleton Les déballeurs. Qui va laisser un pareil suspense pour aller regarder la TSR ?
Et quand je dis regarder, c’est sans compter le débit de Camtel qui même quand il est bon, souffre d’instabilité chronique.
Trêve de rigolade. Comme l’a dit mon ami Loïc Nkono, quand on regarde ce reportage, on hésite entre deux attitudes : rire ou pleurer. Je l’ai regardé. Je ne veux vraiment pas revenir sur la légèreté de traitement du sujet. Cette tendance à généraliser, ces raccourcis et le parti pris évident. Je constate juste que mes amis suisses ont un problème hein ? Oui, tout en écrivant, je viens de me souvenir qu’il y a quelque temps déjà, la même TSR, relayée par des médias français avait fait son ouverture de journal sur une histoire de 6 étudiants suisses « menacés de mort au Cameroun » et rapatriés en urgence. Au final, il s’agissait de six jeunes gens qui s’étaient fait braquer dans leur hôtel à Limbé. Ouvrir le journal avec ce genre de fait divers, y a pas à dire, il ne se passe rien dans la Confédération.
Les gens me parlent de manipulation de l’opinion en vue d’un vote dans quelques jours. Personnellement je m’en fiche, mais je tiens juste à souligner que c’est à cause de reportages pareils qu’on nous regarde de haut dans les services consulaires, c’est à cause d’âneries pareilles qu’on affronte la condescendance de moins que rien dans les aéroports, qu’on doit se battre deux fois plus que la normale car venant d’une certaine destination. Ce genre de reportage participe de l’étiquetage d’office dont on est victime outre-mer juste pour une histoire d’origine.
Mais la rage, la vraie que j’ai ce matin concerne les camerounais eux-mêmes. Mes « frères ». Derrière ses airs de scripted reality (vous savez, les séries bidon qui passent le matin sur France 2 et M6) ce reportage met en scène qu’on le veuille ou non une vraie crise qui sévit dans la société camerounaise. Une crise liée au manque d’espoir, à la perte des valeurs et à l’obscurcissement de l’horizon de tout un peuple.
Oui on a un vrai problème avec cette histoire de départ.
Je ris quand j’entends certaines personnes dire : éduquez les camerounais ! Arrêtez de leur faire croire que c’est facile ici en Europe. Je ris vraiment. C’est facile où ? Au Cameroun?
Allez dire à un bendskinneur de Ndokotti que ce n’est pas facile en Suisse.
Allez dire à un étudiant que les amphis de Ngoa Ekellé sont plus accueillants que ceux de l’université de Genève.
Cherche blanc à marier ? Je ris.
Tous les jours je vois des amis, des voisins partir, des jeunes gens aller à l’aventure. Tous les jours moi je regarde :
Etudiant cherche fac blanche
Footballeur cherche club blanc
Enseignant cherche université blanche
Chercheur cherche laboratoire blanc
Ecrivain cherche maison d’édition blanche
Musicien cherche producteur blanc
Toutes nos étoiles brillent loin du ciel qui les a vues naître.
Si je devais montrer au monde cette « obsession » du camerounais pour l’étranger, je ferais mieux que la TSR en termes de traitement et d’objectivité, mais je ferais pire en termes de voyeurisme. Oui. Il ya de la merde à remuer et elle ne se cache pas. Trente ans de Cameroun (mon âge) et j’en ai vu des choses. J’ai vu mon pays doucement sombrer du côté obscur. Je comprends que ça choque, mais au-delà de la caricature, le malaise est profond. C’est cette sensation de vérité dans la subjectivité qui fait mal dans cette histoire. Mais chez moi on dit : quand l’enfant soulève le pagne de sa mère, même s’il se fait fouetter ensuite, ça n’enlèvera rien au fait que les yeux ont vu.
Il faut comprendre : les rêves d’un camerounais vivant au Cameroun ne sont pas parsemés de croix helvétiques. Non, c’est le vert rouge jaune qui nous fait faire des cauchemars. On ne rêve pas de Suisse ni de France, on essaye juste de se sortir du cauchemar qu’est devenu ce pays. C’est une conséquence, pas un choix.
Les camerounais ne sont ni plus bêtes, ni plus intéressés, ni plus vénals que quiconque. Ils reproduisent juste le réflexe de survie d’une bête acculée au mur : se battre jusqu’au sang pour s’en sortir.
Si tu refuses le sein à ton enfant, il ira téter celui de la voisine. (Proverbe valable pour le mari).
Oui c’est l’hémorragie. Même le cacao camerounais cherche confiserie suisse pour produire le plus délicieux des chocolats. Et au lieu de lancer l’industrialisation qui relancerait l’emploi en même temps que notre économie et éviterait qu’on n’exporte que de la matière première, notre Roi, et sa cour eux aussi cèdent à la tendance et passent la plupart de leur temps dans les palaces helvétiques. Sûrement pour ne pas être très éloignés des comptes bancaires qui regorgent des milliards de leur retraite (si retraite il ya un jour). Anecdotique, mais l’exemple vient d’en haut comme on dit chez nous.
Certains me diront que je fais dans le mélange des genres, qu’on parle d’un malheureux reportage. Moi je dirais, mais l’enjeu est là ! Lorsque des Etats rapatrient des ambassadeurs à cause d’un mot mal placé, que ces Etats refusent de corriger deux lignes dans un manuel d’histoire, lorsqu’ils refusent d’entendre nommer leurs « ennemis » dans les discours de leurs invités, lorsqu’ils frôlent l’incident diplomatique pour une histoire de statue déplacée, l’enjeu va bien au-delà de ces prétextes ! C’est la bataille du développement. Les Sud américains et les asiatiques ont réussi à faire bouger l’axe Nord-Sud, mais curieusement les Etats africains (certains) restent à la traîne. Le reste du monde continue d’alimenter les clichés sur nous, de nous présenter comme le trou du cul du monde, peuplé de singes dont le rêve est de descendre de leur cocotier pour squatter la « civilisation » là bas chez les autres, les « Blancs ». Je ne sais pas ce qui est pire : que certains y croient ou alors qu’on ne puisse démontrer que c’est faux.
Le Cameroun est le meilleur élève de la France. Dixit notre Roi. Oui nous on en est là.
Dis-moi à quel prix tu te vends, je te dirai combien je t’achète.
La dignité est le dernier bien du pauvre. J’ai mal de voir mes frère céder la leur, si facilement, sous le prétexte de la pauvreté. Mais chaque fois qu’un stade européen hue et insulte Eto’o, Drogba ou n’importe quel autre joueur africain en raison de son origine ou de sa couleur, pendant une soirée, la pauvreté change de camp.
L’espoir dans tout ça ? C’est que le camerounais se bat et malgré les difficultés, les lignes commencent à bouger. Peu de médias parlent de cette tendance de plus en plus forte de compatriotes qui choisissent de revenir. Souvent bardés de diplômes, et la tête pleine de rêves et d’idées pour leur pays. Une tendance décryptée dans cet excellent billet de mon amie bloggeuse Chouchou Azonto. Une tendance incomprise par qui ? Les camerounais ! Hein? Ngimbis ! Mon frère ! Tu es rentré faire quoi ici ? Je ne compte pas le nombre de fois où on m’a posé la question.
Dommage pour ceux dont le premier contact avec le Cameroun sera ce reportage. Il est mauvais et biaisé, il véhicule une part de vérité : on a des problèmes chez nous, comme partout ailleurs. Mais il n’est pas représentatif de notre pays. Moi je suis représentatif de mon pays. Tout au moins j’essaie de l’être tous les jours en faisant au mieux ce que je sais faire : écrire, chose apprise à l’école publique, dans mon pays. Si vous me lisez et appréciez mes écrits, c’est que tout n’est pas pauvre, bête, ignorant et intéressé dans ce pays. C’est ma part de pierre à l’édifice Cameroun et partout dans le monde des millions de mes compatriotes font pareil.
Je suis fier de vous écrire ce billet depuis Yaoundé, Ongola, la ville aux sept collines. Corrompue ? Elle n’est pas la seule. Dangereuse ? C’est à voir. Mais une chose est sûre, j’y suis, j’y vis et je compte réussir ICI. La Suisse, j’y vivrai un jour, un an, dix ans peut-être, on a tous le droit de s’installer où on veut… Mais le Cameroun mon #237 c’est forever !
Peace la famille !














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